sur une photographie de Jules Crevaux

Jules Crevaux, Indien baniva, 1880


texte paru dans l’ouvrage La collection, Skira, Flammarion, 2009, à propos d’une photographie de Jules Crevaux appartenant au fonds photographique du Musée du Quai Branly (n° PP0021878)

 

 


La main de l’homme
Dans l’histoire de la photographie, la main est une partie du corps qui a beaucoup inspirée les photographes1. Telle une synecdoque2 elle révèle l’identité, l’habileté, l’intelligence, la psychologie du sujet photographié, on peut même y lire sa destinée. Devenue signe, la main prend la parole, à tel point que dans son Éloge de la main, Henri Focillon y voit une physionomie, un « visage sans yeux », qui a parfois l’air de penser.
La force de cette photographie de Jules Crevaux vient de la présence saisissante de cette main, celle d’un homme qui vivait en 1880 dans la Forêt amazonienne.
Pourtant, les intentions de l’auteur étaient toutes autres : il ne s’agissait pas de faire le portrait d’une personne à travers sa main, mais plutôt celui d’un groupe ethnique. Le nom de la personne a disparu, mais dans cette « figure de style » photographique, la partie représente un « indien baniva » qui lui-même représente les banivas. Dans ces premiers usages anthropologiques, l’image photographique venait soutenir les théories de l’époque, en particulier cette quête obstinée des « types humains ».

Mort ou vif
Au XIXe siècle, le développement de l’anthropologie en France est principalement conduit par des médecins. Ils défendent une compréhension de la diversité humaine par l’étude de la diversité des corps. La société d’anthropologie qui s’imposa parmi les différentes sociétés savantes fut créée par le chirurgien Paul Broca en 1859. Crevaux, « membre correspondant national » de la Société, lui-même médecin de la marine, suivait donc les recommandations de Broca avec qui il fut en contact dès 1873.
L’opération photographique de découpage des corps s’apparente donc à une approche anatomique analogue à la démarche signalétique3. L’idée est de morceler le corps pour enregistrer précisément ses caractéristiques. Dans la même série chez les Banivas, Crevaux réalisa d’autres détails: le visage, le pied. La photographie du sujet tient ici lieu de substitut au  sujet lui-même, permettant aux médecins anthropologues de se pencher sur ses morceaux de corps immortalisés. La méthode est proche d’une pratique très courante dans l’anthropologie physique du XIXe siècle consistant à réaliser des moulages en plâtre du pied, de la main et du visage afin de les étudier plus tard.
Formellement cette photographie est parfaitement caractéristique des photographies à caractère anthropologique du XIXe siècle : l’objet isolé sur fond blanc est totalement détaché de son contexte. Ce dispositif reprend le principe de représentation scientifique des herbiers ou des planches anatomiques. Il sépare l’objet d’étude d’un contexte qui risque de troubler la lisibilité, il focalise l’attention sur l’objet.
La lumière rasante, venant de gauche, souligne les éléments anatomiques: le relief du réseau sanguin, la proportion des doigts par rapport à la main et au bras. Mais cette image est ambiguë car elle ne relève pas entièrement de la science et de ce fait nous touche particulièrement : aucune indication de mesure, aucun système d’échelle4 ne vient interférer avec la présence de cette main.

L’aventure scientifique
L’efficacité de cette image vient du fond uniforme qui nous coupe radicalement et volontairement du cadre dans lequel a été réalisée la photographie. En associant cette image aux récits incroyables de Crevaux5, le décalage est stupéfiant entre les difficultés de l’exploration et cette image très clinique, dépouillée de tout caractère d’aventure.
« Débarrassés des mesquines préoccupations de l’existence, nous pourrons consacrer tout notre temps à l’étude et à l’observation » revendique Crevaux dans son journal6.
La quête intransigeante de l’objectivité représente pour lui une sorte d’eldorado de l’exploration scientifique. Cette photographie est donc emblématique du dispositif mis en place par les anthropologues de l’époque : les explorateurs parcourent le monde au contact des populations dont ils rapportent une transcription rigoureuse aux scientifiques restés dans leur laboratoire7.
Cette conviction inébranlable conduisit ce ‘missionnaire de la science’ à sa mort en avril 1882 chez les indiens Tobas en Argentine. S’en suivront jusque dans les années cinquante des missions sur ses traces pour expliquer les raisons de cette tragédie.
Cette photographie fut probablement réalisée à San Fernando de Atahualpo, un misérable village de métisses et d’indiens sur les bords de l’Orénoque au Venezuela. Parallèlement à ces photographies à caractère clinique, Crevaux  réalisa d’autres photographies de ses explorations8 montrant la forêt, le campement, les fleuves qu’il parcourait. Ce décor est très présent dans l’iconographie qui accompagnait ses publications dans la presse illustrée9. En effet, pour appuyer la notoriété  de ses expéditions et aider à leur financement, Crevaux publiait régulièrement des articles sur ses voyages. Ces photographies anthropologiques témoignent par là des usages parfois paradoxaux de l’époque. D’une part elles alimentaient au près du grand public un imaginaire chargé d’exotisme, d’autre part elles circulaient dans les cercles savants et intégraient les collections de laboratoire scientifiques. C’est ainsi que les photographies de Crevaux sont entrées dans la collection du Musée d’Ethnographie10, qui ouvrit ses portes au Trocadéro en 1882, année même de la mort de Crevaux.

Cette photographie de main, tel un trophée scientifique, commentée à l’époque par les anthropologues dans leur réunion savante, constitue aujourd’hui le témoignage d’un concept historique de la perception de l’altérité. L’image photographique est en ce sens un objet particulier dont le sens et la valeur ne réside pas uniquement dans ce qu’elle représente.

Pierre-Jérôme Jehel, mai 2008

© Skira / Flammarion

1par exemple au XIXe siècle des planches de photographies servant de modèles pour artistes, aux fameuses mains de  Georgia O’Keeffe photographiées par Alfred  Stieglietz.

2 sunekdokhê, « compréhension simultanée » est une figure de style qui consiste à prendre la partie pour le tout

3 Alphonse Bertillon élabora à la fin du XIXe siècle une méthode d’identification judiciaire fondée sur un enregistrement photographique d’éléments corporels propres à chaque individu : oreilles, nez, yeux.

4 Une recommandation habituelle chez les premiers « anthropologistes » consistait pourtant à placer une grille ou graduation.

5 Son premier voyage jusqu’au Mont Tumuc Humac fut d’ailleurs à l’époque mis en doute dans un premier temps.

6 Publié plus tard dans Voyages dans l’Amérique du Sud, en 1883

7 Ce que l’on désigne par l’anthropologie « en fauteuil ».

8 On les appellerait aujourd’hui des « photographies de terrain », expression qui apparaît beaucoup plus tard au XXe siècle dans la démarche des anthropologues.

9 Transcrite sous forme de gravures dans les magazines illustrés en particulier Le Tour du monde.

10 C’est à partir de ce « Musée d’ethnographie du Trocadéro » que Paul Rivet fonda le Musée de l’homme en 1937.

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